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Un livre pour Reyhâné
la philosophie pour enfants
dans la culture irano-musulmane.
Entretien de Saeed Naji
avec le Dr.Ja‘far Âghâyâni-Châvoshi.
Professeur de l’univercité Technologique de Sharif (Teheran, Iran)
Traduit du persan par Justine Landau
Univercité Paris III (Sorbonne Nouvelle)
En tant que spécialiste de l’histoire des sciences musulmanes, et dans la mesure où vous suivez, par ailleurs, les progrès de l’enseignement de la philosophie pour enfants, qui s’est développée au cours de ces dernières années aux Etats-Unis et en Europe, pouvez-vous nous dire si un tel enseignement a eu des antécédents dans la civilisation musulmane, et si oui, nous en nommer l’initiateur ?
Si l’on considère que, dans l’Antiquité et même au Moyen Âge, les sciences mathématiques et physiques faisaient partie intégrante de la philosophie, avant de s’en séparer plus tard, on peut dire que l’enseignement de la philosophie aux enfants trouve là des antécédents. Dans le monde musulman, il y a de cela mille et quelques années, l’éminent savant Abu Reyhân-e Biruni, mathématicien et astronome illustre, qui a composé un ouvrage sur l’astronomie intitulé Qânun-e Mas‘udi (« Le canon dédié à Sultan Mas‘ud ghaznavide ») – véritable chef-d’œuvre de science –, est l’un des initiateurs de l’enseignement de la philosophie aux enfants.
Pouvez-vous nous en dire davantage sur ce point ?
Biruni, qui a composé des ouvrages aussi importants et difficiles d’accès que le Qânun-e Mas‘udi – qui précisément, à cause de sa difficulté même, n’a encore été traduit dans aucune langue à nos jours –, a composé un autre ouvrage intitulé al-tafhîm li-awâ’il sanâ‘at al-tanjîm, « Initiation aux principes de l’astronomie ». Dans cet ouvrage, il a voulu exposer les bases des sciences mathématiques et astronomiques dans un langage très simple. Et il s’adresse là à un public d’enfants ou d’adolescents encore peu aguerris à ces sciences.
Pourquoi cet ouvrage est-il destiné aux enfants ou aux adolescents ?
La raison pour laquelle je dis qu’il a été écrit pour les enfants est que ce livre est dédié à une petite fille imaginaire. D’après la description qu’il en donne, on peut déduire qu’il avait en tête une petite fille ou une jeune fille, qu’il a nommée Reyhâné Bint al-Hasîn, c’est-à-dire « fleur de l’arbre de la beauté ».
Ce livre est composé en arabe, et il en existe par ailleurs une traduction persane ancienne. Cependant, le regretté professeur Jalâl al-dîn Homâyi, qui a édité cette traduction, attribue la mise en persan à Biruni lui-même. Or une confrontation minutieuse de la traduction à l’original dément cette opinion, à savoir que la traduction persane n’est pas très précise, et qu’une telle inattention de la part d’une personnalité telle que Biruni, dont le persan était la langue maternelle, apparaît pour le moins improbable.
De même, feu M. Homâyi et quelques autres chercheurs, ont pensé que Reyhâné devait être la dédicataire du livre de Biruni, la fille de tel notable du Xwârezm prénommé « Hosseyn » ; mais si loin qu’ils aient pu chercher dans l’histoire, ils ne trouvèrent trace d’aucun Hosseyn célèbre ou influent qui ait pu commander à Biruni un livre sur les prolégomènes de l’astronomie pour sa fille. Tout à l’inverse, Biruni est un grand maître qui a rédigé un ouvrage sur l’astronomie et les mathématiques en forme simple, accessible aux enfants et aux adolescents. Et Reyhâné Bint al-Hasîn (et non « Hosseyn », bien que l’orthographe, en arabe, soit identique) est bien, comme je l’ai indiqué plus haut, une jeune fille imaginaire, en quête de savoir et de philosophie.
Une explication en est que, bien avant Biruni, des savants indiens avaient ainsi composé des textes dédiés à des jeunes filles imaginaires. Or nous savons que Biruni a vécu en Inde des années durant, et qu’il en connaissait la langue, ainsi que les us et coutumes de son peuple. C’est pourquoi la composition du livre al-tafhîm et sa dédicace à une jeune fille imaginaire sont certainement à attribuer à l’influence sur Biruni des savants indiens qui l’ont précédé.
Maintenant, reste à savoir pourquoi ces savants indiens s’adressaient de préférence à une jeune fille imaginaire plutôt qu’à un jeune homme imaginaire. La principale raison en est peut-être qu’autrefois, un zèle intempestif privait les jeunes filles de l’accès aux sciences, et que Biruni, en composant cet ouvrage, voulait témoigner son désaccord à cette discrimination.
Comment qualifieriez-vous la méthode employée dans cet ouvrage pour enseigner les prémisses de l’astronomie ?
Puisque Biruni voulait s’adresser aux jeunes, il a employé une méthode qui s’accorde véritablement à l’âge et à l’esprit de ces jeunes, c’est-à-dire que cet ouvrage est composé sur un mode dialogique, sous forme de questions et réponses. D’abord, l’enfant ou l’adolescent pose une question, puis l’enseignant, savoir Biruni lui-même, entreprend d’y répondre dans un langage très simple. C’est d’ailleurs dans ce même ouvrage que Biruni s’affiche en contempteur des traditions en expliquant la géométrie, par exemple, sans commencer, à la manière d’Euclide, par le point et la droite pour aboutir au plan et aux trois dimensions ; car dans les définitions d’Euclide, le point et la droite sont abstraits, et un enfant ne peut pas aisément saisir une chose qui n’existe pas dans le réel.
A l’inverse, Biruni commence par l’espace tridimensionnel, palpable pour les enfants, et, en expliquant cette dimension, il pousse l’enfant à saisir en esprit la double dimension à partir de là, et ainsi de suite, à l’aide de la détermination du plan et de la droite, il construit le point. Nous constatons que l’enfant qui s’initie de la sorte à la géométrie sera ensuite mieux à même de comprendre les problèmes et théorèmes géométriques plus complexes, et, prenant appui sur les choses palpables, se rendra capable de comprendre les problèmes de l’abstraction.
Nous savons que les écrivains de littérature pour enfants d’aujourd’hui sont parvenus à cette conclusion qu’en choisissant pour leurs histoires des personnages du même âge que leurs jeunes lecteurs, ceux-ci suivront la progression de ces histoires avec davantage d’intérêt, et, par un phénomène d’identification, les liront avec un plus grand plaisir. La question est la suivante : Biruni a-t-il poursuivi le même objectif dans son l’écriture, par le choix d’un interrogateur jeune ?
C’est tout à fait cela ! Car ce livre a bien été conçu dans le but d’éveiller les jeunes à la science.
Etant donné que vous êtes familier de la littérature et la philosophie françaises, une méthode comparable à celle de Biruni a-t-elle vu le jour en France ?
En effet, on y rencontre une telle méthode, employée surtout aux XVIIIe et XIXe siècles. D’ailleurs, des ouvrages et des notes d’auteurs aussi célèbres que Jean-Jacques Rousseau, Diderot, et d’autres, ont été publiés sous le titre de Lettre à Sophie. Dans ces lettres, ces auteurs ont tenté d’exprimer les difficultés de la philosophie de manière accessible. Bien sûr, dame Sophie, la destinataire de ces philosophes, est une jeune femme imaginaire, comme l’est la Rehyâne de Biruni, c’est-à-dire qu’elle n’a pas d’existence indépendante.
En dehors de Abu Reyhân-e Biruni, y a-t-il eu dans le monde musulman d’autres personnes qui aient entrepris d’exposer la philosophie au commun des hommes, et en particulier aux enfants, de façon accessible ?
Oui, il y en a eu. Les plus célèbres s’entre eux sont précisément les « Frères de la Pureté ». Or ces Frères de la Pureté considéraient, conformément à leurs croyances, que les hommes de leur temps avaient été dévoyés par les affaires mondaines et par les superstitions, et qu’il fallait, pour les sauver, prendre appui sur la philosophie afin de les remettre sur la bonne voie. Pour ce faire, ceux-là mêmes qui gardaient leur identité et leur nom secrets dans la société, composèrent des traités pour exposer la philosophie dans un langage simple. Ils diffusèrent ces traités dans la population et convertirent un certain nombre de personnes à leurs idées. De ce point de vue, bien entendu, ces Frères pensaient et agissaient de concert avec la confession ismaélienne, à laquelle, selon toute vraisemblance, ils étaient rattachés eux-mêmes. Or le vice de leur entreprise résidait précisément en ceci qu’ils avaient mélangé foi musulmane et philosophie grecque, et ce fut cette confusion même qui finit par ruiner leur entreprise. Car foi et philosophie ne peuvent être confondues, le plan de la foi étant plus élevé que celui de la philosophie.
Quel est l’objectif visé par l’enseignement de la philosophie aux enfants ?
Certes, le but de l’enseignement de la philosophie aux enfants n’est pas de leur donner des cours sur la philosophie d’Aristote, d’Avicenne ou de Descartes, ce qui serait vain. En revanche, l’objectif est de familiariser les enfants avec le fait de « philosopher », c’est-à-dire de penser philosophiquement, c’est-à-dire de faire en sorte que l’enfant s’interroge et cherche des réponses aux questions qu’il se pose. Cette quête de réponse lui permet de tirer le meilleur profit de ses livres et de son enseignant, grâce auxquels il découvre différentes sortes de réponses, qu’il devient capable de comparer et d’analyser chacune pour elle-même, afin de choisir enfin celle qui lui convient le mieux à lui.
L’enfant qui exerce ainsi son esprit se rend capable d’analyse et d’esprit critique. En grandissant, il sera certainement capable de démêler des problèmes philosophiques sans difficultés ; et, bref, s’il ne devient pas tout bonnement philosophe au sens propre du terme, il sera du moins bien formé à la philosophie.
Nous voyons bien combien nos enfants ont besoin d’une telle éducation, dans la mesure où l’enseignement actuel en Iran se borne trop souvent à bourrer la mémoire du contenu des manuels scolaires. Enfants et adolescents, pour réussir à leurs examens, s’évertuent à réciter leurs cours comme des perroquets au lieu de s’en approprier le contenu, et ne mettent ainsi nullement à profit leurs capacités d’imagination et leur inventivité, ce qui a pour conséquence une extrême passivité dans l’approche des problèmes scientifiques et philosophiques ; autrement dit, ils n’ont pas le courage d’exprimer leur propre pensée, et sont incapables de réagir face aux arguments infondés et aux contrevérités. Or cet état de fait se prolonge tout au long des études universitaires, et même après. C’est pourquoi les dépenses éducatives coûtent si cher sans produire les résultats escomptés. Inutile de vous dire ce que j’en pense.
Il se trouve justement que, dans les mois passés, j’ai regardé une conférence donnée par un professeur de philosophie sur l’une des chaînes de la télévision iranienne. Le conférencier présentait la pensée du présocratique Parménide, et voulait montrer que ce philosophe était le père de l’onthologie, ou du moins l’un de ses précurseurs. Or le conférencier s’exprimait ainsi, en disant : « Parménide n’a écrit aucun livre sur la métaphysique, ni n’a mis aucun discours par écrit sur ce sujet non plus, il n’a pas même une seule page sur ce problème, et pire encore, il n’a pas même prononcé une seule phrase sur le sujet. Il s’est contenté de dire : ‘‘existence’’ ».
Si vous êtes bien attentif, cette formulation est sortie de la bouche d’un enseignant d’université. Alors que l’assistance était en majorité composée d’étudiants et de chercheurs en philosophie, il n’y a eu aucune objection à cette conférence sur la question de savoir s’il était seulement envisageable de conclure que, du seul fait d’avoir prononcé « l’existence», quelqu’un pouvait être qualifié le père de l’onthologie!
Cette situation est la conséquence directe de l’enseignement traditionnel, et l’on pourrait citer de nombreux semblables exemples à ce sujet. Qu’il me suffise de citer encore l’exemple suivant pour illustrer les dangers de ce mode d’enseignement. En l’an 2000 de l’ère chrétienne, qui était l’année des mathématiques, l’Université de Kâshân a organisé un colloque en commémoration de Kâshâni, et invité des professeurs iraniens et étrangers à y donner des conférences. On avait aussi accepté l’affichage d’autres présentations sous forme de posters, placardés sur les murs dans l’enceinte du rassemblement. L’une d’elles était intitulés « Retour au géocentrisme, contre l’héliocentrisme de Copernic ». Cette présentation, de bout en bout contre-scientifique, allait jusqu’à qualifier de pur mensonge l’expédition des cosmonautes américains sur la lune, l’auteur ne voyant dans toute cette publicité qu’une propagande occasionnée par la Guerre Froide entre les Etats-Unis et l’Union Soviétique. Il était précisé que, bien sûr, les Américains comme les Soviétiques avaient rêvé d’effectuer une telle expédition, mais que leurs vaisseaux spatiaux avaient explosé car, comme le dit Hâfez :
Le prétentieux voulut contempler le spectacle du secret céleste ;
La main de l’Invisible se leva et frappa à la poitrine le non-initié.
Oui, il a été possible à un individu de proclamer de telles inepties au cours d’un colloque international, devant un public de centaines d’étudiants et de professeurs, sans que la moindre protestation ne s’élève !
Si l’on pratiquait l’enseignement de la philosophie aux enfants de manière créative, et si la critique et le questionnement prenaient le relais du silence, on n’en serait pas là. L’enfant qui développe un esprit créatif est capable de critiquer les paroles ou comportements irrationnels de son propre père, et tant qu’il n’aura pas de réponse satisfaisante, il ne donnera pas de répit à sa critique. Sa’di, dans son Bustân, a montré un tel enfant : un père indique à son fils la direction de la qibla. Un jour, il se rend auprès d’un prince, et lui rend hommage en se tournant vers lui. Son fils, témoin de cette scène, gourmande ainsi son père :
N’as-tu pas dit que la qibla est en direction du Hijâz ?
Pourquoi as-tu ainsi prié de ce côté-là ?!
Pourquoi les anciens philosophes n’étaient-ils pas désireux de rendre accessible la science et la philosophie au commun des mortels ?
Bien entendu, ces philosophes considéraient la science et la philosophie comme choses sacrées, et ils estimaient qu’une telle science et une telle philosophie n’étaient dignes que des individus les plus capables de la société, aux autres étant réservées les affaires matérielles et les basses intentions. Si la science et la philosophie tombaient aux mains des ignorants, la société humaine tout entière en aurait été corrompue.
Si le voleur se munit d’une lanterne,
Il choisit mieux sa marchandise.
Bien sûr, ces idées sont justes, et l’histoire est témoin du nombre d’usurpateurs qui a abusé de la science et de la philosophie. Ces mêmes bombes qui ont explosé à Hiroshima, sacrifiant des milliers d’hommes, de femmes, et d’enfants innocents, étaient le fruit du travail de centaines de savants et d’experts en physique nucléaire. Des savants dépourvus de sens moral.
C’est pourquoi, si nous voulons doter le pays d’une morale digne de la foi musulmane, il ne faut pas avoir peur de vulgariser la science et la philosophie.
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